Entretien avec Amadou, jeune référent d’un squat à la Croix Rousse

[Contexte] : Depuis l’été 2018, l’ancien collège Maurice Scève à Croix Rousse est devenu un refuge pour les jeunes migrants qui arrivent sur Lyon. Pour la plupart mineurs et isolés, les quelques 200 habitants du squat vivent en communauté en attendant la régularisation de leur situation. « C’est une mise à l’abri. Les conditions météorologiques font que ces jeunes ne pouvaient plus rester dehors. On n’a pas eu le choix. Nous allons continuer le suivi et les actions pour faire valoir les droits de ces enfants et sortir de cette situation. »1

Aujourd’hui les capacités d’accueil sont saturées, les conditions de vie des habitants du squat restent précaires, tandis que de nouveaux jeunes frappent à leur porte tous les jours. Plusieurs associations notamment la Coordination Urgence Migrant (CUM), ainsi que des voisins, bénévoles et autres, se mobilisent avec les habitants du squat pour améliorer la situation et organiser la vie dans la communauté.

Entretien avec un des quatre jeunes référents du squat, Amadou Diallo, tout juste 20 ans, arrivé en France il y a 8 mois.

  • Bonjour Amadou. Est-ce que tu peux nous parler un peu de toi ?
  • Je suis né en Guinée, et cela fait 8 mois que je suis en France. Au début je dormais à Part Dieu, sous des tentes avec d’autres jeunes. J’y ai retrouvé une amie que j’avais rencontrée en Italie ! Puis on a dormi vers l’hôtel de ville. J’ai passé environ 3 mois dehors. Après on a été emmenés au collège Maurice Scève à Croix Rousse. Ça a beaucoup changé depuis. Le soutien nous prend en charge, les anciens bureaux sont devenus des chambres, il y a des endroits pour étudier, la grande salle est devenue une salle à manger, une autre salle un espace pour faire la cuisine…
  • Ça se passe bien la cohabitation, les jeunes sont solidaires entre eux ?
  • On est tous soudés, on se soutient, on n’a pas le choix…
  • Comment est-ce que c’est organisé au sein de la communauté ?
  • On est 14 référents, et 4 principaux référents. Notre rôle c’est de faire le soutien avec les habitants, d’attribuer les tâches à faire, pour gérer la nourriture, le nettoyage, la cuisine… tout ce qu’il y a à faire en fait. C’est tout le monde qui décide qui est référent, c’est eux qui choisissent en votant, du coup on me respecte et on m’écoute. Ceux qui refusent, qui ne respectent pas les règles, ils partent, mais ça n’arrive pas souvent. Avant même que les référents les excluent c’est les habitants qui leur disent de partir, et c’est les référents qui ont pitié au final…
  • Qu’est-ce qui est le plus compliqué pour toi au collège ?
  • Vivre au collège c’est à la fois compliqué et à la fois non. Ce qui est compliqué pour nous c’est l’attente pour les procédures, l’administratif. Attendre quand tu es confiant ce n’est pas un problème, mais on ne sait pas ce qu’ils vont nous dire. Le plus dur c’est pour les mineurs, c’est des enfants… Ça c’est fatigant. Ils peuvent te dire de retourner en Italie sans te dire pourquoi.
  • Qui est-ce qui peut vous demander de partir ?
  • C’est l’Etat, la préfecture… Quand les jeunes sont mineurs, ils ne reconnaissent pas leur minorité parfois… sans raison. Un enfant qui a vécu des moments aussi difficiles, qui a voyagé, qui a vécu ces dangers, comparé à un enfant qui n’est jamais sorti de Lyon, ils n’ont pas du tout la même mentalité… C’est là le problème. On pense qu’ils ont suffisamment de maturité, ils paraissent plus vieux, mais ce sont des enfants. Ils vivent avec des étrangers, sans leur famille, après parfois plusieurs années sur les routes… ils se battent. On peut pas les comparer avec des enfants de leur âge, parce qu’ils ont découvert beaucoup plus de choses de la vie. C’est ce que les gens qui prennent les décisions pour eux ne comprennent pas. Et ils ne nous croient pas.
  • Est-ce qu’il y a beaucoup d’acteurs présents au collège avec vous ? Est-ce qu’il y a encore besoin de mobilisation ?
  • Oui il y a beaucoup d’associations qui viennent en aide, mais nous on aime tout le monde, et il faudrait d’autres bénévoles !
  • C’est comment les conditions au collège, vous avez l’électricité, l’eau ?
  • Actuellement ils ont remis l’électricité, mais ça saute souvent. Il y a maintenant 3 bungalows avec de l’eau chaude, des lavabos… [pour 200 personnes]
  • Toi Amadou, comment tu occupes tes journées ?
  • Je joue au foot avec un club à Gerland. C’est ça que je veux faire de ma vie. Mais je suis en procédure Dublin, ça fait 7 mois maintenant, et c’est du coup compliqué pour intégrer l’équipe. Ici j’ai créé un réseau, des connaissances, et je ne sais toujours pas si je vais devoir retourner en Italie…
  • Tu y as vécu combien de temps en Italie ?
  • J’y ai vécu pendant 1 an et deux mois. Mais je ne veux pas y retourner. Il y a une grande différence entre l’Italie et la France. En Italie le problème, c’est que les habitants n’aiment pas les étrangers. J’ai passé des moments difficiles en Italie. Un jour j’ai voulu faire des courses dans un supermarché, et le caissier ne m’a pas laissé acheter quoi que ce soit. J’étais mineur là bas… j’ai jamais pu rencontrer un juge, ni un avocat, ni un médecin…
  • Qu’est-ce que tu penses des associations comme l’Ouvre-Porte, qui tentent de contribuer à l’accueil et à l’hébergement des personnes sans abris ?
  • Si votre association peut héberger pour quelques nuits (avec les nuits suspendues) c’est bien, des mineurs arrivent tous les jours et il y a même plus de place… on peut pas dépasser 200 personnes, c’est la limite. Chaque jour il y a des gens qui arrivent, parfois 2, parfois 6, et on ne peut pas les faire dormir au squat… Le plus dur c’est pour les mineurs, quand on ne peut pas accueillir des mineurs… c’est surtout à eux qu’il faut venir en aide, on a besoin des associations qui aident à les héberger, qui les protègent.
  • C’est quoi le message que tu aimerais faire passer aujourd’hui ? De quoi est-ce que vous avez le plus besoin au collège ?
  • On a besoin de tout, matelas couverture, nourriture, médicaments, vêtements, chaussures, produits d’hygiène… Mais surtout, on a besoin de faire des formations. Pour les majeurs c’est très important. Parce que on a le droit d’en faire. On ne peut pas être rémunérés, mais on peut travailler bénévolement et faire des formations. Moi j’aimerais travailler dans les travaux publics.
  • Merci Amadou, et bravo pour ce tout ce que tu fais, merci de pouvoir être un porte-parole.
  • Nous les 4 référents on est les porte-paroles, on est les plus anciens. On a formé la communauté. Mais on s’organise tous ensemble, on se réunit, on discute… Moi c’est avec plaisir, si vous avez des questions vous pouvez m’appeler. Vous pouvez donner mon numéro, comme ça si des gens peuvent faire des dons ils peuvent m’appeler aussi, et s’organiser avec le collège. Merci !
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